La culture scientifique : pour quoi ?

Culture scientifique et sciences en culture

 

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On entend souvent parler de « culture scientifique », surtout pour dire qu’elle est en crise, voire inexistante…

Pourtant, que sait-on vraiment de la « culture scientifique » ? Qu’y a-t-il derrière ce concept qui, finalement, semble assez « passe-partout » ? Y a-t-il vraiment une crise de la culture scientifique aujourd’hui ? Peut-on réellement parler de culture scientifique ?

Oui, cet article pose beaucoup de questions et (malheureusement) ne possède pas forcément les réponses, mais je compte sur vous pour que l’on y réfléchisse ensemble !

 

La culture scientifique, qu’est-ce que c’est ?

Petit aperçu historique de la « culture scientifique »

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Il semble que ce terme désigne d’abord un slogan de la fin des années ’50 qui s’est répandu dans les discours de nombreux acteurs du monde de la diffusion des sciences (éducateurs, enseignants, formateurs, animateurs scientifique). Il est intéressant de noter ici l’absence des scientifiques. Ce terme de « culture scientifique » est alors surtout considéré comme un moyen pour rediscuter les finalités de l’enseignement des sciences.

Dans les années ’60 et ’70, la culture scientifique devient un « concept parapluie » qui signifie tout et rien, mais quand même en rapport avec l’enseignement des sciences. Il ne semble pas possible de dégager une réelle définition de ce que l’on met derrière ce concept. Cependant, il semble qu’il comprenne quand même deux actions essentielles : lire et écrire en sciences. À cette époque, certains se sont même opposés à ce terme de « culture scientifique » qu’ils jugeaient élitiste et donc destiné à une faible partie de la population. Ceci serait donc contraire à la vocation de la culture scientifique : la diffusion des sciences à tous !

Cependant, en 2003, à la suite d’une enquête PISA (Program for International Student Assessment), la culture scientifique a été définie comme étant « la capacité d’utiliser des connaissances scientifiques, d’identifier des questions et d’élaborer des conclusions appuyées sur des preuves, afin de comprendre et d’aider à une prise de décision à propos du monde naturel et de ses changements dus à l’activité humaine ». Je ne sais pas ce que vous en pensez, mais cette définition ne me convainc pas… elle semble beaucoup trop axée sur le cursus scientifique (et donc exclue une partie de la population) et il n’y a pas du tout d’allusion à un contexte socio-historique de la création des résultats…

Peut-on vraiment dire que la culture scientifique existe aujourd’hui ?

Selon Virginie Tournay du HuffingtonPost : la culture scientifique « est l’héritage conquis d’un ensemble de valeurs culturelles qui renouvelle le contrat social d’une part et qui d’autre part, contribue à la formation de citoyens éclairés, libres et capables d’une appréhension raisonnable et raisonnée des risques ». Selon cette définition, la culture scientifique doit donc s’accompagner d’un contexte socio-historique.  Pourtant, si l’on cite Jean-Marc Lévy-Leblond, la culture est quelque chose « d’indivisible ». On ne peut donc pas parler de « culture scientifique ».

De plus, aujourd’hui, elle n’existe pas au sens « historique » du terme, car elle ne fait pas partie de la formation des jeunes scientifiques. Il manque donc ce contexte socio-historique, cette culture générale. Pour Jean-Marc Lévy-Leblond il manquerait aussi d’une dimension critique. Or, pour être « culture », la science doit être capable de prendre de la distance, d’avoir du recul et un regard extérieur (ce qui existe et est nécessaire dans l’art).

Il y aurait donc un problème dans la formation des scientifiques qui, contrairement aux artistes, n’ont aucune notion d’histoire ou de philosophie des sciences. Pourtant,  ces domaines sont nécessaires pour l’inspiration, la créativité, la direction à donner aux recherches et aussi pour acquérir un esprit critique. Et, avoir un esprit critique est très important, notamment pour :

  •  Aiguillonner la créativité, puis la création et aider à la validité du travail et à sa qualité : fonction productrice.
  •  Apporter un certain regard sur les résultats : fonction médiatrice. Indispensable pour apprécier la pertinence de la création et évaluer son aspect novateur. Aujourd’hui, malheureusement, la transmission et la restitution des résultats se font sans perspective historique.

Crise de la culture scientifique aujourd’hui

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Si on estime que la culture scientifique existe bel et bien et qu’on choisit pour définition (très large) : « tout ce qui rapporte à une lecture et une écriture des sciences », alors on peut s’apercevoir qu’il semble y avoir une crise actuellement et de nombreuses problématiques associées.

Il y a tout d’abord un certain désengagement des citoyens sur leurs droits de regard des choix de société (et donc d’orientation des projets de recherche), qui peut être lié à une dynamique de « dépolitisation » grandissante. C’est vrai que l’on entend souvent des gens dire que « ces sujets ne les intéressent pas », ou « qu’ils ne voient pas bien ce qu’ils pourront y faire de toute manière » ou (peut-être le pire) « qu’ils ont une totale confiance en leurs dirigeants ; après tout, s’ils sont là et s’ils prennent des décisions, c’est parce qu’ils sont bien plus qualifiés qu’eux pour le faire »….

Il y a également beaucoup de méfiance et de remises en question qui apparaissent au sujet des sciences. On voit ainsi de plus en plus de controverses (mais peut-on vraiment parler de « controverses » car il ne me semble pas qu’il puisse y avoir vraiment de discussions constructives sur ces sujets ?) sur les vaccins, le gluten, le lactose… avec des études souvent fausses ou en tout cas très évasives. Certes, avoir conscience des risques et vouloir prendre des précautions, c’est bien, cependant l’inaction peut parfois avoir plus de conséquences négatives que positives (pas de train, ni d’avion par exemple… sans parler des fusées). Et, cela revient aujourd’hui à remettre en cause des avancées qui étaient autrefois acquises. Pour les vaccins par exemple, il n’aura fallu qu’une seule « étude » reliant les vaccins à l’autisme (démontrée fausse en plus) pour provoquer une méfiance et une levée de boucliers injustifiées… pourtant, heureusement que Fleming et Pasteur, en leur temps, ont décidé d’agir plutôt que de se dire : « si ça se trouve… » ou « on ne sait jamais… mieux vaut ne rien faire ». Et cette méfiance généralisé s’accompagne d’une remontée des « complotistes » qui sont des pro’ de la communication et qui alimentent cette atmosphère de méfiance et de fausses informations (je ne parlerai pas du foisonnement de sites dits « médicaux »).

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Pour finir, il y a souvent une confusion entre sciences et techniques/technologies ; les avancées positives contribuant à valider une équation de l’imaginaire collectif : « science = progrès », ce qui empêcherait par la suite toute critique (positive ou négative) des sciences, de leurs résultats et de leurs acteurs.

Mais pourquoi y a-t-il cette crise alors que les sciences sont omniprésentes aujourd’hui ? Qu’elles font parties intégrantes de notre société et de notre quotidien ? Qu’il y a de plus en plus de scientifiques formés, donc de chercheurs ? Et que les domaines sont de plus en plus variés ? Faudrait-il écouter les sceptiques et les défaitistes et ne plus se préoccuper des sciences, qui, de toutes façons sont inaccessibles ou mensongères ?

Rôles et intérêts de la culture scientifique

Certainement pas ! Car la culture scientifique est essentielle aujourd’hui ! Elle a notamment plusieurs intérêts.

Intérêts économiques de la culture scientifique

Les sciences sont souvent des (re)découvertes de résultats parfois anciens ; connaître le contexte historique des découvertes scientifiques est donc essentiel pour savoir ce qui a déjà été fait (et ce qu’il reste à faire). Une absence de culture scientifique peut donc compliquer l’orientation des projets de recherche et leur implantation dans le présent, car on ne saura pas ce qui aura déjà été accompli et comment cela aura été accompli.

De plus, la culture scientifique est un moyen permettant de justifier économiquement le maintien de la recherche fondamentale en apportant une formation de meilleure qualité aux chercheurs et enseignants. Formation qui passent donc par un apport de la culture générale et du contexte socio-historique de leur domaine, qu’ils pourront ensuite retransmettre.

Intérêts politiques de la culture scientifique

La culture scientifique peut amener à un élargissement de la démocratie aux décisions d’enjeux scientifiques et techniques et ainsi permettre de remettre le citoyen au cœur des sciences. Il faut pour cela réfléchir à des pratiques innovantes permettant de délibérer démocratiquement des choix technico-scientifiques, ce qui sous-entend : mettre en relation les citoyens, les scientifiques, les politiques…

Elle peut également éviter la domination des technocrates et des experts, qui ne le sont finalement que dans un seul domaine. En effet, une bonne culture scientifique permet d’avoir des avis et des opinions scientifiques éclairés, puisque pour pouvoir prendre des décisions, il est important de connaître tous les enjeux, les paramètres et les techniques liés à une technologie sur laquelle les débats portent (OGM, nucléaire, biotechnologies…).

Faire cet effort (car oui, acquérir une culture, sous quelque forme que ce soit reste un effort), permettra donc au citoyen de devenir plus conscient des questions de science que son représentant a à affronter. Il aura ainsi une participation plus active aux procédés démocratiques liés aux sciences et il sera capable de discuter, de lire et d’écrire en utilisant des termes scientifiques adéquats.

Intérêts culturels de la culture scientifique

La culture scientifique va conduire au développement de l’autonomie intellectuelle et de l’esprit critique.

Développer l’esprit critique des citoyens est primordial aujourd’hui car la science est surtout utilisée pour conforter les pouvoirs établis. Il y a encore beaucoup de préjugés qui présentent les sciences comme détentrices d’un véritable savoir, d’une vérité « absolue », voire d’un pouvoir qu’il est impossible de critiquer et encore moins de réfuter. Ces idées reçues la rendent vulnérable au « fake-news » en particulier sur les réseaux sociaux. En effet, de nombreux lecteurs se contentent de lire un titre d’article qui semble prometteur et correspondre à ce qu’ils pensent, puis de partager l’article, mais sans l’avoir lu, donc sans aucune vérification ou critique du contenu. Pourquoi ? Parce que les médias/personnes qui rédigent ces contenus sont très au fait des procédés de communication et savent parfaitement « appâter » le lecteur à base de « selon une étude très sérieuse… », « d’après le CNRS/INSERM/(mettez le nom de l’institution que vous voulez) », mais sans citer aucun nom de laboratoire réel ou de scientifique… Une absence d’esprit critique peut aussi conduire à des incompréhensions, voire à de fausses interprétations qui peuvent être aussi dangereuses que les « fake news ».

Un esprit critique est également intéressant pour aider à comprendre le sens d’une étude grâce à des dialogues critiques. C’est aujourd’hui inexistant en sciences, mais cela serait très pertinent de le mettre en place (c’est en revanche très courant dans l’art).

L’autonomie acquise grâce à la culture scientifique va également permettre au citoyen de ne pas avoir à faire appel à un tiers pour comprendre des notions ou pour prendre part à un débat.

La culture scientifique est à reconquérir aujourd’hui !

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Et c’est là que l’on peut citer les pratiques de l’amateurat (dont je vous ai déjà parlé ici) ou des sciences participatives, qui, comme je vous l’ai démontré, permettent une continuité entre les citoyens intéressés et les experts du domaine (continuité qui avait été rompu et qui se redéveloppe depuis 1994). Cela va donc obliger chacun à s’intéresser à la culture de l’autre, à ses acquis, ses connaissances… et, du côté du citoyen, il va également être beaucoup plus au fait de l’orientation des recherches et des conditions de réalisation des résultats. Il aura donc des avis scientifiquement éclairés qui pourront lui permettre d’agir de manière pertinente et adéquate et de se positionner en véritable ressource dans les débats et controverses scientifiques. Ces deux derniers dispositifs étant en pleine expansion aujourd’hui pour essayer de toucher une grande diversité de publics.

Il faudrait aussi réfléchir à des dispositifs suscitant le « désir de culture », le dialogue, l’échange et une rencontre « vivante avec la science » et pourquoi pas avec la « science en train de se faire ». Cette dernière pouvant être une façon d’initier à la démarche scientifique et de comprendre comment sont obtenus les résultats scientifiques, et ainsi démystifier les sciences (je vous ai présenté plusieurs dispositifs de ce type dans les articles de culture de la science en institutions muséales, ici et ). Des « serious game » sont justement en réflexion sur ce genre de thème et sur la possibilité de se mettre dans la peau d’un scientifique comme Planktomania ou Termitia.

Tous les acteurs de la communication scientifique (médiation, vulgarisation…) doivent être impliqués (depuis le politique, jusqu’au journaliste, en passant par le médiateur et le scientifique) afin de permettre une meilleure connaissance du rôle des associations de culture scientifique par les pouvoirs publics et il faut continuer à sensibiliser les étudiants (et les chercheurs) à la vulgarisation scientifique. Aujourd’hui il y a les initiatives de Ma Thèse en 180 Secondes, la Nuit des Chercheurs ou encore Pint of Science (dont je vous ai déjà parlé et ). Il y a également (pourquoi pas ?) les chaînes  de vulgarisation vidéos (mais, attention, c’est très chronophage et c’est très difficile d’en vivre).

Il faut aussi prendre en compte les réseaux sociaux, médias numériques incontournables aujourd’hui, qu’il nous appartient d’utiliser et de maîtriser afin de diffuser, de transmettre, mais aussi de débattre (sur ces sujets, vous pouvez retrouver les formations dispensées par la Fête de la Science).

Enfin la culture scientifique rappelle aux scientifiques de faire preuve d’humilité. Ils ne sont pas munis d’un savoir général et universel ; dans certains domaines, ce sont aussi des profanes.

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Conclusion (Ce qu’il faut retenir)

La culture scientifique est un concept relativement récent (années ’50), qu’il est, encore aujourd’hui, assez difficile de définir. Beaucoup de choses sont comprises, pensées et mises derrière ce terme, cependant il est parfois difficile de faire le tri et de savoir ce qu’il est vraiment important de garder.

Je pense que l’on peut quand même tomber sur le consensus que la culture scientifique doit se référer à tout ce qui touche aux sciences (déjà bien insister sur la dimension plurielle deS scienceS !) et qu’il faut y ajouter le contexte socio-historique dans lequel ont été produits les résultats et les découvertes.

Cette absence de définition claire et surtout la négligence de ne pas en avoir fait l’affaire de tous, font, qu’aujourd’hui, la culture scientifique et le monde des sciences sont en crise : méfiance grandissante, désintérêt, augmentation des « fake news », remontée des « complotistes »… Il est donc vital et urgent d’y remédier ! Surtout que la culture scientifique est essentielle d’un point de vu économique, politique et (bien sûr) culturel, notamment pour ce qui est du développement de l’esprit critique, sûrement l’arme la plus efficace contre ces « fake news ».

Il convient donc aujourd’hui de trouver des solutions pour former les citoyens, leur redonner le goût et la confiance dans les sciences en (re)construisant cette culture scientifique !

 

À vous maintenant ! Qu’est-ce que la culture scientifique pour vous ? Y a-t-il vraiment une crise aujourd’hui ? Que faudrait-il faire pour donner cette culture à tous ?

Sources :

  • « Crise de la culture scientifique, crise de la science » par Michel Pinault, publié en 2018 dans Médiapart.
  • « Finalité socio-éducative de la culture scientifique » par Virginie Albe, publié en 2011 dans Revue Française de Pédagogie.
  • « La culture scientifique est à reconquérir » par Virginie Tournay, publié en 2018 dans le Huffingtonpost.
  • « La culture scientifique, pourquoi faire ? » par Jean-Marc Lévy-Leblond, publié en 2014 dans Alliage.
  • « Pour une critique des sciences » par Jean-March Lévy-Leblond, publié en 1996 dans Sciences Critiques.
  • « Selon un étude très sérieuse, ou pourquoi il est important de lutter contre les fake news scientifique » par Nicolas Martin, publié en 2018 dans le Huffingtonpost.
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5 commentaires sur « La culture scientifique : pour quoi ? »

  1. Bel article, bien écrit et réfléchi !

    Pour répondre aux questions de la fin de l’article je dirais que l’humanité connait une crise générale dans son histoire. Chaque aspect de nos vies sont remis en question : la politique, l’environnement, nos cultures… Les sciences ne font pas exception. Et c’est une excellente chose. C’est l’occasion de redéfinir les bases, les objeticfs de nos sciences. Comme vous le dites dans l’article : c’est aussi l’occasion de permettre à tous de participer à la construction de la culture scientifique et de sa direction !

    Pour que cette construction se fasse dans la bonne direction il faut un ingrédient indispensable : l’intéret. Nous devons tous avoir envie de participer et de partager. Et tous les acteurs éveillant l’intérêt et permettant la réappropriation du savoir est essentiel !

    Merci pour cet article et la réflexion auquel il nous invite 🙂

    Aimé par 1 personne

    1. Merci beaucoup pour la lecture et pour les réflexions !

      Et effectivement je suis d’accord on est en pleine transition actuellement il faut juste s’assurer que les sciences suivent bien le mouvement et que les publics puissent afin réellement faire partie de ces changements !

      J'aime

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