De la naissance de l’amateurat

Qu’est-ce que l’amateurat ? Qu’est-ce qu’un.e amateur.trice ?

 

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On entend très souvent parler des amateur.trice.s en sciences. On entend très souvent dire : « ah oui, elle/il est un.e amateur.trice d’astronomie ou de biologie », mais concrètement, qu’entend-t-on par là ? C’est quoi un.e amateur.trice ?

Il existe de nombreuses définitions pour ce terme, ainsi que des sens positifs ou négatifs, c’est donc parfois difficile de s’y retrouver…

 

Quelles définitions pour l’amateur.trice ?

Intéressons-nous au sens positif du terme « amateur.trice ».

Définition du Larousse : « Personne qui a une préférence marquée ou exclusive pour un genre de choses ».

Définition du CNRTL : « Celui (ou celle) qui manifeste un goût de prédilection pour quelque chose ou un type de choses (plus rarement de personnes) représentant une valeur. »

Définition du Littré : « Celui qui a un goût vif pour une chose. Un amateur de peinture, de musique. »

Pour toutes ces définitions, on retrouve un point commun : on est amateur.trice quand on se passionne pour un domaine. Le CNRTL et le Littré parlent d’un domaine qui a une « valeur », qui semble faire partie de la culture. Donc peut-on bien parler d’amateur.trice.s de sciences ? Pour moi, la réponse est clairement oui ! Car la science fait (ou en tout cas doit faire) partie de la culture ! Elle doit être ancrée dans un contexte socio-politique et historique. Elle prend donc une valeur culturelle, mais aussi une valeur citoyenne puisqu’elle fait partie intégrante de la société ; qu’on le veuille ou non, elle est tout autour de nous !

Par contre, on ne trouve pas de référence à une quelconque idée de métier ou de rémunération. Peut-on être amateur.trice dans son métier ? Peut-on être rémunéré.e pour ses activités d’amateurat ? Pour le Trésor de la Langue Française, un.e amateur.trice est une « personne qui exerce une activité comparable à une activité professionnelle mais qui s’en distingue en ce qu’elle n’est pas rémunérée ». Avec cette définition, il semble donc qu’une activité d’amateurat soit extérieure à la profession exercée. Ce serait plus proche du bénévolat ou du hobby.

On le constate, il y a une polysémie du mot « amateur ». Et cette polysémie est historique et apparaît clairement dès le XIXème siècle.

Quelle est l’histoire de l’amateurat ?

L’émergence des salons dédiés aux sciences et des cabinets de curiosité

L’amateurat prend ses racines au XVIIème et plus particulièrement au XVIIIème siècle (bien qu’à ce moment, on ne parle pas encore « d’amateurs »). C’est à cette époque que la bourgeoisie parvient à s’affranchir de la domination aristocratique et religieuse. Une nouvelle pièce occupe une place centrale dans la maison, c’est le salon que l’on dédie à la vie sociale, à la société. On y invite des amis, mais aussi des artistes, des philosophes ou encore des savants et tout ce petit monde peut faire l’apprentissage de la parole publique ; le salon devient alors un lieu d’échanges entre différentes classes sociales. Sous Louis XVI, ces réunions de salon sont parfois appelées « musées ».

Ce terme de « musée » pouvait aussi désigner des sociétés savantes (nommées aussi « clubs »). Leur organisation était très semblable à celle des salons bourgeois, cependant leur existence et programmation ne dépendaient pas du seul maître de maison, mais des usagers. Ces sociétés savantes faisaient appel à des financements privés, à des mécènes ou à des souscripteurs afin de pouvoir inviter des conférenciers. Elles disposaient de salles de réunion, de librairies et parfois même de salles d’exposition dans lesquelles étaient présentées des objets de curiosité, d’art ou de sciences.

Cette époque verra également la naissance des cabinets de curiosité qui sont des lieux de recherche, de production et d’accumulation de connaissances scientifiques. À la base, ils étaient uniquement l’apanage de l’aristocratie, puis ils se développent un peu partout sous l’égide des savants et de la bourgeoisie. Ce sont des lieux de « sociabilité cultivée » qui participent à l’émergence d’un espace public dédié aux sciences et qui permettent de faire se rencontrer des savants d’origines sociales et géographiques différentes. Les cabinets de curiosité étaient alors des espaces d’échanges, de discussions et de débats entre « amateurs » éclairés et intéressés.

Après la Révolution Française, le gouvernement s’empare de ces cabinets et va s’en servir comme structures éducatives, précurseures des musées d’histoire naturelle ; le Museum National d’Histoire Naturelle ouvrira notamment ses portes en 1793.

Un des tout premiers amateurs de science

Jean-Jacques_Rousseau, amateurat, amateur, sciences

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Peut-être que l’un des plus anciens (et très connus) amateurs que l’on peut citer est (suspens…) : Jean-Jacques Rousseau ! Oui, le fameux philosophe ! Même s’il semble critiquer les sciences et l’utilité des connaissances dans son œuvre de 1750 : le « Discours sur les sciences et les arts », Rousseau était en réalité un grand amateur de sciences : notamment de chimie ou encore de botanique. Domaine scientifique qu’il a également voulu transmettre de manière pédagogique à travers différents ouvrages, en insistant notamment sur l’utilité de la nomenclature proposée par Linné. Il s’est donc effectivement positionné comme naturaliste amateur et a contribué à la transmission de connaissances dans le public (intentionnellement ou pas, cela on ne le sait pas vraiment).

La naissance de l’amateurat

L’amateurat apparaît réellement à la fin du XIXème siècle avec l’émergence d’un important mouvement populaire qui grandit en même temps qu’augmentent l’industrialisation et l’urbanisation des sociétés occidentales. Les citoyens sont à la recherche de nature, d’un air propre, de verdure… pour rompre avec l’air vicié des villes dû à l’essor des industries. Cette envie de nature s’accompagne également d’une prise de conscience concernant la nécessité de sa protection.

De nombreuses personnes font alors l’acquisition de jumelles ou d’appareils photographiques et partent (re)découvrir leur environnement. Les enfants n’échappent pas à cet engouement et au début du XXème siècle, le mouvement « woodcraft » (connaissance de la forêt) propose à de jeunes garçons américains de s’initier au mode de vie amérindien (en tout cas dans la façon où on le fantasmait à l’époque). L’objectif est avant tout de rendre ces jeunes plus respectueux des autres, ainsi que de la nature.

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La (re)découverte de la nature par ces citoyens leur permet de ne pas seulement être consommateurs de sciences, mais aussi de participer à leur conception ! Ainsi, de véritables projets participatifs voient le jour. En 1880, l’action des ornithologues d’Allemagne et d’Europe Centrale permet d’étudier les migrations des oiseaux, afin de mieux connaître leurs trajets et ainsi de les protéger contre certains dangers qui peuvent les affecter ; donc encore un enjeu environnemental. Ce projet a pris beaucoup d’ampleur et des néophytes ont donc été impliqués, même s’ils n’avaient pas de connaissances particulières. La naissance de projets participatifs s’est donc également accompagnée de la mise en place de formations (et donc de nouveaux amateur.trice.s ; là on voit bien la relation de dépendance qui a pu se mettre en place entre scientifiques et citoyen.ne.s éclairé.e.s et intéressé.e.s).

Ces projets participatifs et ces associations impliqués dans la protection de l’environnement ont vraiment eu beaucoup de succès : en Allemagne ou aux USA, à la veille de la Première Guerre Mondiale, il y avait plus de 100 000 membres dans les sociétés de protection des oiseaux, qui, au fur et à mesure, se sont dotées de département de recherche et accueillaient ainsi des scientifiques. Les liens entre amateurs et scientifiques étaient ainsi de plus en plus forts : les barrières semblaient abolies et les acteurs semblaient travailler ensemble, dans le respect et avec l’ambition de conserver et protéger la nature.

La biologie n’est pas le seul domaine où l’amateurat s’est bien développé : la connexion entre amateurs et scientifiques en astronomie est également très ancienne (près de 300 ans). Les citoyens ont été associés à la construction d’un savoir scientifique et notamment à la construction de la cartographie du ciel.

Un domaine de l’amateurat inégalitaire

Malgré tout, il y a quand même beaucoup d’inégalités au sein de l’amateurat. Ainsi, jusqu’au XXè siècle, les femmes naturalistes sont peu nombreuses. Celles qui sont acceptées dans les cercles naturalistes le sont souvent en hommage à leur père ou à leur époux. On leur laissait surtout une place en tant qu’illustratrices naturalistes, mais elles n’avaient pas accès à l’élaboration des sciences ou à leur diffusion. Par exemple, dans le cas de la botanique, Linné a utilisé beaucoup de métaphores pour expliquer le système sexuel des plantes, métaphores qu’il n’était pas convenable d’expliquer à une jeune fille (comment vouliez-vous expliquer que « la tulipe appartient à l’hexandrie monogynie, parce qu’elle réunit une épouse (le pistil) et six maris (les étamines) dans un même lit nuptial (la corolle) ? »). Tout cela allait à l’encontre de la morale et allait choquer les petites oreilles des jeunes filles fragiles de l’époque (j’espère que vous sentez mon ironie…).

De plus, même si les scientifiques et les citoyens éclairés travaillent ensemble, dans certains cas, il y a toujours une question de hiérarchie : les scientifiques ayant l’impression qu’ils sont là pour encadrer les « amateurs » qui sombrent alors dans « l’amateurisme » dans le sens négatif et péjoratif du terme.

Quelle place pour l’amateurat aujourd’hui ?

Heureusement, les rôles des amateur.trice.s des siècles passés sont quand même (très) reconnus ! Les naturalistes ont permis la récolte, la description ou encore le classement de nombreuses espèces animales et végétales. Ils ont aidé à la « construction d’une géographie des vivants ».

Aujourd’hui, on trouve beaucoup d’amateur.trice.s (dans le sens de non-professionnel.le.s) dans les sociétés d’histoire naturelle ou dans les associations de protection de la nature. Ils manifestent un très fort engagement et, souvent, un haut niveau d’expertise. On en retrouve également beaucoup sur le « terrain » : citoyen.ne.s passionné.e.s, universitaires retraité.e.s, étudiant.e.s… tous se retrouvent à travailler ensemble. Ce qui a permis de faire naître la notion de « sciences participatives ». Elles sont très utilisées en biologie et rencontrent du succès, comme ce projet de l’observatoire des papillons de jardin lancé en 2006 par le Muséum National d’Histoire Naturelle.

Papillon_monarque

Image qui vient de .

Sciences participatives : Les sciences participatives sont des programmes de collecte d’informations impliquant une participation du public dans le cadre d’une démarche scientifique. Elles rapprochent chercheurs et citoyens dans des objectifs de connaissance. Elles reposent souvent sur un trinôme : un organisme scientifique qui élabore les protocoles et analyse les données, une association qui assure l’animation du programme et bien évidemment la communauté d’observateurs. Les sciences participatives constituent aujourd’hui un formidable outil de mobilisation citoyenne, ainsi que d’initiatives associatives et publiques. (d’après Nature France).

Certes, le travail complémentaire des amateur.trice.s ne va pas forcément de soi : il faut étudier et analyser les résultats de leurs observations, notamment avec des traitements statistiques, mais il est très important d’impliquer au maximum les amateur.trice.s dans ces études afin qu’ils/elles ne se sentent pas dépouiller de leurs observations et qu’ils/elles puissent prendre complètement part à l’élaboration des sciences. De plus, il ne faut pas que les scientifiques mettent en place des « contrôles » des observations, cela remettrait en place une notion de hiérarchie et dévaluerait l’aspect de complémentarité.

Conclusion (Ce qu’il faut retenir)

La notion « d’amateurat » est ancienne et prend ses racines dans l’essor et l’affirmation de la bourgeoisie, qui s’est accompagné de la création d’espaces d’échanges, de partages et de discussions entre des savant éclairés, cultivés et intéressés.

L’amateurat est surtout né avec la (re)découverte de la nature et la prise de conscience de la nécessité de sa conservation au moment de la Révolution Industrielle. Cela a permis la constitution de projets participatifs associant à la fois des citoyens engagés et cultivés, ainsi que des scientifiques. Cependant malgré des travaux qui semblent être faits dans le respect, il y a encore beaucoup d’inégalités.

Aujourd’hui, le travail complémentaire des amateur.trice.s est reconnu et permet de conduire à l’émergence, au développement et au succès des sciences participatives.

 

Qu’est-ce que l’amateurat pour vous ? Pensez-vous qu’il soit nécessaire de créer des projets associant scientifiques et amateurs ? Que pensez-vous de cette notion de sciences participatives ?

Sources :

  • « De l’histoire naturelle à l’environnementalisme : les enjeux de l’amateur » par Valérie Chansigaud, publié en 2011 dans Alliage.
  • « La médiation scientifique et technique entre vulgarisation et espace publique » par Paul Rasse, publié en 2001 dans Quaderni.
  • « Les amateurs d’histoire naturelle : promenades, collectes et controverses » par Jean-Marc Drouin, publié en 2011 dans Alliage.
  • « Le temps civique de l’amateurat » par Philippe Dujardin.
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